Etagère thématique Solidarité Sida

Le dernier week-end de juin se tenait la 15e édition du festival de musique Solidays, organisé par l’association Solidarité Sida. Ma proposition au responsable musique : une table regroupant tous les CD que nous avions des groupes programmés (une bonne quinzaine de CD au total), afin de mettre en valeur autre chose que les nouveautés. Nous avons finalement fusionné cette idée avec l’étagère thématique hebdomadaire, ce qui nous permettait de mêler les supports avec des DVD documentaires, des romans (Hervé Guibert entre autres), des films et des documentaires sur le Sida (616.979 pour info) et donc la musique. Réaction de ma mère :

Ah mais c’est une bonne idée, et vous allez mettre des préservatifs aussi ?

Euh bah non, je n’y ai pas pensé.

Solidays 2013

La présence de préservatifs dans une bibliothèque

Et pourtant, c’est une bonne idée non ? En tout cas, elle me semble cohérente avec le reste de l’étagère. La prévention concernant le Sida et les autres MST passe par l’usage du préservatif, et donc par son accessibilité. Une boite de capotes, ça coûte cher. Aller acheter des capotes, c’est gênant pour beaucoup. Proposer des documents parlant du Sida (documentaires, romans, films…) et promouvoir l’évènement qu’est Solidays, c’est déjà s’engager dans la lutte contre cette épidémie. Proposer des préservatifs à côté, c’est rester cohérent dans cette ligne de sensibilisation.

Est-ce notre rôle de faire de la prévention ?

Première interrogation après la remarque de ma mère : mais c’est une super idée, pourquoi est-ce que je n’y ai pas pensé moi-même ?

  1. Je suis déjà brainwashed après trois mois de stage et je n’ai plus d’idées innovantes.
  2. J’ai inscrit dans ma tête que toute action un tant soit peu osée serait condamnée par la municipalité et donc je n’ai même plus le réflexe d’y penser.
  3. Je n’ai pas passé assez de temps à réfléchir sur cette étagère thématique, j’ai juste sauté dans le truc sans prendre le temps de le définir.

Probablement un peu des trois, pour être honnête.

Est-ce que, si j’avais eu l’occasion de proposer cette idée un peu en amont de la mise en place de cette étagère, elle aurait pu être mise en place ? On (les autres bibliothécaires, la municipalité, la directrice des affaires culturelles, les usagers) pourrait arguer que ce n’est pas le rôle d’une bibliothèque que de mettre des préservatifs à disposition de ses usagers.

Le lieu et les publics

En l’occurrence, notre étagère est placée au rez-de-chaussée, à côté de l’espace périodiques (fréquenté par des adultes comme par des jeunes, car les périodiques sont mélangés et ils sont accompagnés des BDs et des mangas) mais aussi de l’espace petite enfance (fréquenté par les moins de 7 ans et les parents). Peu difficile d’envisager que des parents se plaignent de trouver des préservatifs (objet sexuellement explicite) dans un espace fréquenté par de jeunes enfants.

Comme souvent, la distribution de préservatifs est perçue comme une incitation à l’acte sexuel. Comment accepter qu’une bibliothèque puisse être à l’origine d’un tel message ? Lieu (à priori) protégé de la publicité, de la sexualisation à outrance des contenus, on peut mal vivre l’intrusion de préservatifs dans une bibliothèque. « Libraries are a safe place« . Mais n’est-ce pas alors se couper de la réalité ?

La mission d’une bibliothèque

De plus, l’action de sensibilisation au Sida et aux autres MST est déjà relayée à un niveau national et international par des organismes tels que Solidarité Sida. Des préservatifs sont disponibles gratuitement dans les plannings familiaux et les centres de dépistages, lieux qui sont dédiés à de tels actes de prévention. Le collège et le lycée accueillent des intervenants qui sensibilisent les jeunes à ces questions. Des distributeurs sont disponibles à côté de presque chaque pharmacie.

Une bibliothèque n’apparaît pas comme le lieu idéal pour une telle action. La prévention du Sida n’entre pas dans le cadre de la diffusion de la culture. Certes, avoir des documentaires sur le sujet est important. Mais c’est quelque chose de passif, même s’ils sont mis en valeur sur une étagère et accompagnent d’autres documents sur le même sujet.

Proposer des préservatifs est une tout autre chose. La bibliothèque se place comme un acteur de cette lutte contre la maladie. Elle assume cette pratique parfois controversée : faire de la prévention, en prenant le risque que cela soit pris pour de l’incitation. Et dans ce lieu à l’image très codifiée, proposer des préservatifs n’est-ce pas que de l’incitation ?

Au final ?

Je pensais récupérer des préservatifs à Solidays et proposer l’idée aux responsables le lendemain. Or, pas de distribution de préservatifs sur le festival ; l’idée est tombée à l’eau. J’en ai discuté avec une collègue, qui m’a affirmée d’emblée que l’on m’aurait dit non – ne serait-ce que pour se protéger des foudres de la municipalité.

Serait-ce une bonne chose que la bibliothèque devienne active dans cette sensibilisation au Sida et fasse plus que simplement avoir dans ses rayons des documentaires terrifiants sur la maladie ? Autre question : si l’on met à disposition des préservatifs une fois, serait-il cohérent avec le reste des actions de la bibliothèque de continuer à proposer ce service ? Est-ce que l’on peut aller plus loin et organiser une réunion de prévention, avec un intervenant spécialisé, dans la bibliothèque ?

Questions pratiques : comment acheter les préservatifs ? Passer un marché public 6 mois plus tôt pour avoir un contrat avec une pharmacie, une marque ? Se fournir gratuitement dans le planning familial du quartier ? Proposer plusieurs tailles, plusieurs couleurs, goûts, marques… ? Réassortir l’étagère si elle se vide ? Il paraît aussi important que ce choix se discute en équipe. Probablement, certain(e)s ne seront pas d’accord. Si tout le monde l’est, il faut s’accorder sur les réponses à accorder aux usagers qui viendront demander des explications pour parler d’une seule voix et ne pas avoir des divergences dans le discours tenu.

Images tirées de la galerie de Callvin condom collector.

Deux conclusions :

  • Ne pas parler qu’à des bibliothécaires. A force de rencontrer les mêmes résistances, peut-être qu’en effet on a moins l’esprit d’aventure. Alors que les autres ne ressentent pas les mêmes contraintes et donc ne s’en donnent pas.
  • Continuer à chercher des idées ailleurs, continuer à mettre les choses en relation les unes avec les autres. Juste une étagère de CD ça n’aurait pas eu un message aussi fort. Juste une étagère de documents sur le Sida, ça aurait été assez déprimant.
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