Hype Circle : l’effet de mode en bibliothèque

Le mois dernier, Meredith Farkas écrit : « Focus on what works rather than what’s hot« .

Suivre les tendances

A priori, si l’on veut dépoussiérer l’image des bibliothèques (ce qui semble être le maître mot de cette année) (et de celle d’avant aussi…), l’idée c’est de se lancer à fond dans la mode et de suivre ce que les autres font. Ca ne paraît pas une mauvaise idée en soi : si les bibliothèques arrêtent de faire les choses en retard (au hasard, l’informatisation d’un fonds en 2005), on arrêtera de les prendre pour des musées de vieux livres, sombres et poussiéreuses, avec des bibliothécaires à lunettes et à chignon qui disent chut tout le temps. D’où : les comptes Twitter et Facebook de bibliothèques, les comptes FlickR ou Pinterest, les blogs, les vidéos de Harlem Shake.

L’article de Meredith Farkas insiste sur l’idée que tout ce qui est hype n’est pas nécessairement pertinent. Avant d’adopter un outil dont tous font l’apologie, il faut savoir si cela va être utile à sa bibliothèque et ses usagers, ou si on va juste s’en lasser au bout de quelques semaines parce que ça ne marche pas.

The Gartner Hype Cycle. Diagrame de Jeremy Kemp,  CC BY-SA

The Gartner Hype Cycle. Diagrame de Jeremy Kemp, CC BY-SA

Il faut garder à l’esprit que le temps de réaction des bibliothèques est nécessairement plus long qu’une entreprise par exemple. Les autorisations nécessaires pour ouvrir une page Facebook peuvent prendre jusqu’à plusieurs semaines. Acheter le dernier prix Goncourt peut se faire le lendemain de l’annonce du lauréat, mais entre le temps de livraison (si on a de la chance, les cartons se perdent), l’équipement, le catalogage… Les usagers sont presque déjà passés à autre chose. On peut donc essayer de suivre les tendances, mais on reste nécessairement en retard. Impossible de réagir dans la seconde à cette chose trop stylée que l’on a vue et qu’il faudrait intégrer à la bibliothèque dans l’instant : il faut en parler aux collègues, aux responsables, à la tutelle… Puis faire le chemin inverse et choisir comment est-ce que cela va fonctionner. Pour une page Facebook : qui va s’en occuper, que va-t-on publier, à quelles fréquences, autorise-t-on les commentaires… ? (et encore, ces questions sont très limitées) Encore pire pour une chaîne Youtube : et si on voit des usagers sur les vidéos, a-t-on leur autorisation ? Comment protéger la vidéo pour qu’elle ne soit pas détournée ?

Parfois il faut peut-être juste essayer, se lancer et voir comment ça marche après pour en tirer des leçons rétrospectivement à partir d’une expérience. Passer outre l’autorisation de la municipalité pour déposer des flyers dans les entreprises. Tout le monde n’a malheureusement pas les moyens de se lancer à l’eau (sans savoir s’il peut flotter).

Arrivée en bibliothèque = péremption ?

J’ai aidé l’autre jour le responsable musique de la bibliothèque où je fais mon stage à réceptionner un disque de BRETON, groupe hipster parmi d’autres. Pareil, bien que plus connus maintenant : Bon Iver, Swedish House Mafia… sont présents dans ma bibliothèque. Deux solutions :

  1. Les acquéreurs musique sont extrêmement bien renseignés (voire des hipsters eux-mêmes ?!) et veulent faire découvrir ces artistes à un public plus large (sans guère de promotion autre que l’achat du CD, mais c’est un autre problème) ;
  2. Ces artistes ont dépassé le stade de l’anonymat pour le grand public et ne sont plus réservés aux sphères sombres et cachées de la musique underground (non, je ne grossis pas les traits, voyons…).

Ma question en voyant ces CD : est-ce que ces artistes sont toujours hipster alors qu’ils sont présents en bibliothèque ?

Problématique

Est-ce que la présence en bibliothèque d’un document (livre, CD…) indique que cet établissement suit les tendances, se tient au courant des dernières modes et souhaite les représenter au sein de ses collections ? Est-ce qu’un curieux qui ira regarder les tables de nouveautés de l’espace musique se dira réellement : « wahou qu’est-ce qu’elle est cool ma bibliothèque je peux emprunter le dernier album de Foster the People ! » ?

Ou alors, est-ce que l’image de vieillerie des bibliothèques est tellement implantée dans l’esprit des gens que, quoi qu’elles fassent, elles auront l’air ringardes ? Problématique très négative, on est d’accord. En même temps, certaines tentatives de bibliothécaires me font parfois penser aux caricatures des nerds dans les séries télés : quoi qu’ils fassent, ils seront toujours ringards, et leurs essais pour devenir hype eux aussi ne font que les rendre encore plus ridicules.

Je pense, pour l’instant, que ça dépend. De la situation d’abord : les bibliothèques qui, en France, ont filmé une vidéo de Harlem Shake l’ont fait à partir de fin mars (la vidéo qui a lancé le mouvement a été postée le 2 février). C’est-à-dire beaucoup trop tard pour avoir un quelconque impact positif sur leur image. Dans d’autres pays, ça paraît moins grave, parce que de toute façon les bibliothèques n’ont pas cette réputation de ringardise. J’ai peur que, quoi que l’on fasse, ce soit voué à l’échec : si une bibliothèque utilisait des memes dans sa signalétique, combien d’usagers penseraient que c’est quelque chose de cool, et combien quelque chose de ridicule d’essayer d’être hype ? Une bibliothèque américaine a créé une Dropbox de memes qu’elle utilise sur tous les sujets et laisse d’autres établissements piocher dedans : ça a l’air de bien marcher et de faire plaisir aux usagers. Serait-ce possible en France ? (il faudrait déjà que les bibliothécaires sachent ce que c’est : on n’y est pas encore tout à fait…)

Ca dépend aussi probablement de la motivation des bibliothécaires, de leur esprit d’innovation et de leur volonté d’essayer sans attendre, quitte à ce que ça rate. L’échec peut apporter beaucoup, à son propre établissement comme aux autres. On en discute, on trouve des solutions à ce qui n’a pas marché… Si l’on a peur de prendre ce risque – les raisons peuvent être nombreuses -, on ne fera sa vidéo du Harlem Shake que deux mois plus tard, implantant encore plus profond dans l’esprit des gens que les bibliothèques ont toujours un temps de retard sur ce qu’il se passe.

Évidemment, tout n’est pas noir et blanc et on ne peut pas toujours prendre de risques. En tant qu’étudiante j’ai un peu tendance à vouloir aller directement à ce qui est parfait sur le plan théorique (on vire tous les livres moches, par exemple), et je me heurte à des obstacles inattendus (les livres moches sortent quand même parce que ce sont des références qui ne sont plus éditées).
Mais cette question de savoir si les bibliothèques sont perçues comme ringardes par nature, quoi qu’elles fassent, peu importe si elles le font bien, m’intéresse.

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