Les bibliothèques et Sandy

Après l’émission sur France Culture, cette question mérite d’être posée : les bibliothèques sont-elles utiles quand on n’est pas en crise ? Evidemment, la question devait se comprendre dans une perspective beaucoup plus globale, celle de la crise économique et financière qui touche aujourd’hui beaucoup de particuliers et non plus seulement des entreprises. Néanmoins, l’actualité nous permet de nous poser cette question dans un contexte cette fois plus précis, au regard des récentes utilisations qui sont faites des bibliothèques majoritairement aux Etats-Unis (difficile de parler des autres pays touchés (les Caraïbes, Cuba, en Haïti et en Jamaïque notamment), je ne suis pas tombée sur des données à propos des bibliothèques), avec le passage de la tempête Sandy.

Les conséquences de Sandy

Aux Etats-Unis, la tempête Sandy a fait plus d’une centaine de morts. Dimanche dernier, près de 3 millions de foyers et d’entreprises étaient privés d’électricité – c’était 18 millions qui étaient sans courant mardi 30 octobre. De nombreuses photos circulent sur Internet, présentant les lieux avant et après Sandy. Les dégâts s’élèvent à 20 millions de dollars, et les pertes économiques dues à l’interruption de l’activité à 50 milliards de dollars. Le métro de New York a été en très grande partie inondé mais a repris rapidement son fonctionnement. De nombreuses habitations ont été très abîmées, voire détruites. Bilan par le journal Le Monde.

Hoboken, Morning After Hurricane Sandy, par AndrewJohn2011

Pourquoi est-ce qu’on parle des bibliothèques, au fait ?

Effectivement, quand on parle de tempête, faire le lien avec les bibliothèques ça n’est pas évident… On pense d’abord aux livres : abîmés par l’eau, il est le plus souvent impossible de les récupérer. Mais bon, en soit c’est pas super important quoi, sauf si les livres en question sont des manuscrits du 2e siècle, ils se rachètent, y’a des choses un petit peu plus graves qui se passent à côté (voir juste au dessus).

Mais si vous avez été écouter l’émission Cultures Monde (je risque d’en parler pendant des mois, autant le faire !), vous avez entendu Pete Phoenix dire que la bibliothèque était un « community center ». La bibliothèque est là pour proposer des services aux gens qui en ont besoin (ou qui pourraient en avoir besoin). Ces besoins évoluent, et après le passage d’une tempête, la première chose qu’on a envie de faire n’est peut-être pas de se poser dans un coin avec un chocolat chaud et un bouquin.

Qu’ont à offrir les bibliothèques pendant une crise ?

La bibliothèque n’est pas – n’est plus – centrée uniquement sur ses collections. Au contraire. Une bibliothèque est un bâtiment public : elle est là pour rendre service aux gens qui la fréquentent, ou même qui ne la fréquentent pas mais qui le pourraient. Les services en temps normal sont donc généralement axés sur la culture, la découverte de nouvelles choses. Ils s’appuient sur les collections de la bibliothèque. Cependant, ça n’est pas toujours le cas (et ça l’est de moins de moins, pour le meilleur comme pour le pire) : les Idea Stores par exemple proposent des cours de tricot, ou des ateliers manuels, ou des cours de danse, entre nombreuses autres choses.

Mais il faut bien avouer que lorsque l’on a évacué son appartement en catastrophe et que l’on ne sait pas où l’on va dormir le soir même, apprendre à faire du tricot n’est pas forcément la première chose à laquelle on pense. La bibliothèque devient alors, naturellement, un lieu où l’on vient se réfugier. John Sexton, le directeur adjoint de la bibliothèque de Greenburgh, explique : « This is one of the functions of the library, now – a shelter from the storm. » Avec  la coupure de courant permanente dans plusieurs quartiers de New York, et l’électricité qui ne reviendra pas avant la semaine prochaine, voire encore plus tard pour certains, la bibliothèque (si elle n’a pas été touchée) devient un peu la lumière dans l’obscurité. Peter Bromberg, un employé de la bibliothèque municipale de Princeton explique, jeudi 1er novembre, sur le groupe FB de l’ALA  : « We had 4000 people in the library in 9 hours on Tuesday and 8000 in yesterday in 12 hours. Our circulation was double a normal day. Here are photos of the madness. We didn’t lose power at the library and suffered no damage, much unlike the rest of the community. (…) The trick was getting enough people to staff on Tuesday because there were few ways to get in/out of town. »

La bibliothèque de Princeton après le passage de Sandy

La bibliothèque, pendant la crise, est donc un lieu où l’on vient se mettre à l’abri. A Greenburgh, la bibliothèque a été beaucoup plus utilisée que le centre social. C’est vrai qu’on y trouve presque tout : de la chaleur, une connexion internet le plus souvent, de quoi charger son téléphone (et ensuite rassurer ses proches). Si les bibliothèques se sont préparées dans cette optique, on peut même y trouver de la nourriture, voire des couvertures.

Et après ?

Dans l’après immédiat, les bibliothèques continuent à se placer comme des endroits où l’on peut venir chercher de l’aide, quelle que soit sa forme (ou presque). Les initiatives sont nombreuses et très diverses. Ainsi, la bibliothèque Onondaga, de Syracuse, propose de rembourser ses amendes en dons alimentaires à une ONG. Plusieurs bibliothèques restent ouvertes plus tard pour fournir de la chaleur aux usagers. Aller à la bibliothèque permet d’avoir accès à Internet.

Dans l’après plus lointain, la question est plus problématique… On peut penser que, s’étant positionnées comme des lieux ouverts et accueillants, les bibliothèques vont en récolter les fruits et attirer plus de monde, cette fois pour un usage « normal » (peut-on utiliser ce mot pour désigner la lecture, le prêt, les vidéos et les CD… ?). Mais après la frénésie de ces quelques jours, la bibliothèque peut-elle revenir à ce qu’elle est habituellement ? Je parle ici d’un point de vue français, et la vision des bibliothèques aux Etats-Unis est très différente de celle que nous avons ici : difficile de savoir si le retour à la normal peut avoir une conséquence négative sur les établissements.

Cependant, in fine, on aura presque mathématiquement moins besoin des bibliothèques une fois l’urgence passée que pendant. Est-ce que cela remet en cause l’existence des bibliothèques lorsqu’on n’a pas besoin d’elles ? Autre chose : est-ce une mission des bibliothèques que de se préparer à de telles situations (en gardant en réserve de la nourriture, des couvertures…) ? Les bibliothèques : supermarché de crise ?

Un supermarché vide après le passage de Sandy, dans le New Jersey, par SerenitBee

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